La médiocrité cartonne en ligne. Et si c'était nous le problème ?
Prenez n'importe quel soir de semaine à Abidjan. Quelqu'un rentre du boulot, s'effondre dans son canapé, et passe une heure à regarder des vidéos TikTok de gens qui font... rien de particulier. Une fille qui se maquille en commentant ses achats au marché de Cocody. Un gars qui filme son assiette d'attiéké avec un commentaire de trente secondes. Un "prank" dans un gbaka qui accumule 800 000 vues en 48 heures. C'est ce que j'appelle le contenu médiocre — et pourtant, je le regarde aussi. On le regarde tous.
La question n'est pas "pourquoi la médiocrité existe". Elle a toujours existé. La vraie question, c'est : pourquoi elle gagne ?
Le banal nous rassure, et ce n'est pas anodin
Il y a quelque chose de fondamentalement reposant dans un contenu qui ne demande rien. Pas d'effort de compréhension, pas d'opinion à former, pas de décision à prendre. On regarde, on sourit ou on lève les yeux au ciel, et on passe à la suite.
Les créateurs qui cartonnent en Côte d'Ivoire avec ce type de contenu ont compris quelque chose que beaucoup de "créateurs sérieux" refusent d'admettre : les gens ne veulent pas toujours être éduqués ou inspirés. Parfois, ils veulent juste se reconnaître. Voir quelqu'un galérer à trouver un taxi à Adjamé à 18h30, c'est plus parlant qu'un TED Talk sur la mobilité urbaine.
Ce phénomène a un nom en psychologie : la similarité perçue. On s'engage davantage avec ce qui ressemble à notre propre vie. Ce n'est pas de la paresse intellectuelle — c'est de la reconnaissance sociale. Le problème, c'est que les algorithmes ont transformé ce mécanisme naturel en machine à consommation compulsive.
Les algorithmes n'ont pas inventé la médiocrité. Ils l'ont industrialisée.
TikTok, Instagram Reels, Facebook — ces plateformes ne vous montrent pas ce qui est bon. Elles vous montrent ce qui vous retient. La nuance est énorme.
Un contenu qui génère 10 000 commentaires de gens qui se moquent vaut autant, techniquement, qu'un contenu qui génère 10 000 commentaires d'admiration. L'algorithme ne juge pas. Il compte. Résultat : les créateurs qui testent et apprennent vite ont compris qu'une vidéo imparfaite et spontanée performe souvent mieux qu'une production soignée. Pas parce que le public est stupide — mais parce que la spontanéité génère de l'engagement, et l'engagement génère de la visibilité.
C'est là que ça devient pervers. Les créateurs qui veulent produire du contenu de qualité se retrouvent face à un choix réel : faire ce qu'ils aiment et toucher peu de monde, ou adapter leur ligne éditoriale au goût algorithmique et grandir plus vite. Beaucoup choisissent le deuxième. On ne peut pas vraiment leur en vouloir.
On regarde aussi pour se sentir un peu au-dessus
Parlons franchement d'une chose qu'on n'admet pas souvent : regarder quelqu'un échouer, c'est plaisant. Pas de façon cruelle nécessairement — mais il y a quelque chose de satisfaisant à voir un "prank" mal tourner, une recette rater en direct, une dispute de quartier filmée à la sauvette. Les psychologues appellent ça la schadenfreude : le plaisir discret tiré du malheur ou de la maladresse d'autrui.
Sur les réseaux, ce mécanisme est amplifié par la distance. On commente depuis chez soi, en sécurité, avec la certitude de ne jamais se retrouver dans la même situation. C'est une forme de supériorité bon marché. Et les plateformes l'ont bien compris — les vidéos de "fails" et de situations embarrassantes sont parmi les formats les plus partagés, tous marchés confondus.
Ce que ça change concrètement pour les créateurs africains
Il y a une dimension qu'on oublie souvent dans ce débat : en Afrique de l'Ouest, produire du contenu "médiocre" n'est pas toujours un choix artistique. C'est parfois un calcul économique rationnel.
Monétiser une chaîne YouTube ou TikTok en Côte d'Ivoire demande d'atteindre des seuils d'abonnés qui ne tombent pas du ciel. Les formats courts et accessibles — ceux qu'on range vite sous l'étiquette "médiocre" — atteignent ces seuils plus vite que des documentaires ou des formats longs. Et avec une connexion mobile qui varie selon les quartiers et les heures, un contenu léger charge mieux qu'une production HD bien travaillée.
La médiocrité en ligne, vue de Dakar ou d'Abidjan, a une logique que les analyses européennes sur le "dumbing down" ignorent complètement.
Alors, on fait quoi ?
Je ne vais pas conclure en vous disant de scroller moins. Vous le savez déjà et ça ne change rien.
Ce qui me semble plus utile, c'est de comprendre ce qu'on finance avec notre attention. Chaque vue, chaque partage, chaque commentaire — même ironique — est un signal envoyé à l'algorithme. Un vote pour dire "continue dans cette direction". On n'est pas juste des spectateurs passifs : on est aussi producteurs de la réalité qu'on se plaint de subir.
Est-ce que ça suffit pour changer les choses ? Franchement, non. Pas à l'échelle individuelle. Mais c'est au moins une question honnête à se poser avant le prochain scroll.

Commentaires
Enregistrer un commentaire